Deuxième rencontre avec Stavros, chanteur-guitariste de Dirty Sound Magnet après leur étape parisienne à La Maroquinerie. Petit moment d’échange que nous vous partageons, où l’on décortique le concept de créativité, du studio aux différents live…

Stavros : T’as préféré lequel ? Celui-ci ou Petit Bain ?

K-RPM ! : Celui-ci !!

Stavros : Ouais, moi aussi

K-RPM ! : Et c’est marrant parce que j’ai eu du mal à rentrer dans l’album au début, en janvier, quand je l’ai reçu et là, je l’ai réécouté ces derniers jours, mais sur scène, ça m’a juste bluffée. C’était très retravaillé.

Stavros : Enfin, très retravaillé non, moins que les autres qu’on joue en live. On est resté assez fidèles, en tout cas, tous les premiers morceaux, on est resté très fidèles.

K-RPM ! : Je ne sais pas, je trouve que ça a apporté une énergie complètement différente de l’album. Et ça m’a embarqué. Je disais à Marco, la ligne basse batterie, elle m’a retournée ce soir.

Stavros : Je ne sais pas pourquoi, mais c’est dommage. Pour moi, c’est toujours plus important l’album que le live. C’est ça qui reste. Donc, si les gens pensent me faire un compliment en disant que le live c’est mieux, moi ça me fait chier.

K-RPM ! : Non, alors, faut pas le prendre comme ça !

Stavros : Non, mais moi, après, si tu veux, quand je rentre à la maison et que je pleure pendant une semaine, je le prends comme ça (rires). Les gens le perçoivent comme ça. Je sais qu’on a de l’énergie sur scène.

K-RPM ! : Et puis, de toute façon, c’est toujours différent sur scène. Tu vois, t’interagis. Ce n’est pas quand t’es assis dans ton canapé à écouter…

Stavros : Oui, bien sûr. Mais tu sais aussi, le studio, le truc, moi, c’est que je réfléchis à ça, c’est ce que je travaille. Je travaille tous les petits détails, les paroles, les trucs, tout ce que tu veux. Comment ça doit sonner, tout ça. Donc, en fait, tout ça tu l’optimises. Et le live, finalement, c’est que de l’énergie. Donc, en fait, le studio devrait être le socle pour après s’amuser en live. Genre, tu vois, le problème avec nous, vu qu’on a une musique bizarre, peut-être, c’est qu’en fait, les gens, ils écoutent le live. Après, ils rentrent chez eux. Puis après, ils comprennent le studio. Et après, ils disent « ah ouais, c’est trop bien, en fait, ces morceaux ». Mais c’est comme s’il fallait cette étape du live, tu vois. Ça veut dire que ça va être très dur de gagner beaucoup de fans, parce que t’es obligé, c’est obligatoire qu’ils te voient en live.

K-RPM ! : Ouais, ça se discute. Mais je ne sais pas, moi, en tout cas, j’ai trouvé le concert incroyable. Donc, ça vous a plu aussi, à vous, ce concert ?

Stavros : Moi, j’ai des frissons. Franchement c’était génial, ce concert. Vraiment génial. Magnifique public.

K-RPM ! : Et là, il y avait une standing ovation à la fin ! Bon ils étaient déjà debout (rires)

Stavros : L’intensité, elle était là du début à la fin, j’ai trouvé ça vraiment incroyable. Je crois, après 3-4 morceaux, tout à coup, on a fini un morceau et ça m’a fait des frissons. Je voyais à quel point … je voyais le visage des gens, je voyais l’énergie, je voyais… Ouais, c’est cool. Le live peut offrir cette émotion bien particulière.

K-RPM ! : Je t’ai entendu, oui, discuter avec le gars qui disait que ça lui avait fait un bien fou. Après, je n’ai pas suivi la conversation, mais c’est clair, la musique, c’est ça. Et ça, je suis désolée, tu ne l’as qu’en live. Tu l’as quand même moins quand tu es assis sur ton canapé tout seul.

Stavros : Moi, je préfère. Pour moi, la musique, c’est un truc tellement privé, tellement personnel. Moi, quand j’écoute de la musique… je n’aime pas les lives en fait, je n’aime pas aller voir un live. J’aime faire les lives, mais aller voir un live, j’aime moins. J’ai appris à aimer. Mais de base, je vais me mettre dans mon univers, fermer les yeux et ne pas avoir d’image. Parce que moi, la musique, je trouve que ce qui est cool, c’est que tu n’as pas besoin d’un clip vidéo pour l’accompagner. Contrairement à un film où ça t’est donné, l’image et le son, et on te dit ce que tu dois penser et comment tu dois l’interpréter. Dans la musique, c’est vraiment la créativité de l’auditeur qui est mise à contribution. C’est ce que j’adore avec la musique. Mais après, bien sûr, le live, il peut y avoir des trucs vraiment… Voir certains groupes que j’aime dans une salle comme ça…

« Dans la musique, c’est vraiment la créativité de l’auditeur qui est mise à contribution. C’est ce que j’adore avec la musique. »

K-RPM ! : C’est une des meilleures de Paris, j’en ai fait quand même un petit paquet maintenant et c’est clairement une des meilleures de Paris… Et c’était complet, ce soir !

Stavros : C’est cool. Trop cool. Et puis, c’est un mardi.

K-RPM ! : Et comme tu l’as dit, on n’est que mardi !

Stavros : Mais ça change quelque chose à Paris ?

K-RPM ! : Pas tant que ça je pense. Je crois que les pires soirs, ça va être les dimanches, lundis, parce que là, tu as la flemme, quoi. Oui. Et encore, parce que les gros concerts, entre guillemets, tu vois, une Cigale, un truc, tu y vas.

Stavros : Oui, mais nous, on est encore au stade où, tu vois, tu as les fans qui vont venir. Et puis après, tu as toutes ces personnes qui viennent en mode, « quelqu’un m’a dit de venir », tu vois. Et ça, ces personnes-là, toutes ces personnes du bouche à oreille, il se passe un truc et ça, je pense qu’un jeudi, un vendredi, un samedi, peut-être certains vont aller en club ou je ne sais pas…

K-RPM ! : Oui, il y aura peut-être plus de concurrence. Mais en fait, tu sais, il n’y a plus tant de concerts de rock que ça…

Stavros : C’est vrai. Tu vois, là, on tournait en Allemagne et tous les groupes nous disaient qu’il y a moins en moins de ventes de tickets. Les promoteurs nous disaient que c’était difficile. Mais en fait, nous, ça allait, on a fait de bonnes choses. On a fait un petit peu mieux que l’année passée. Mais finalement, je regardais, il n’y avait pas de concurrence. On a tourné en plein mars et il n’y avait rien. Il y avait très peu de trucs qui tournaient en même temps. Gros ou petit, très peu. Et en plus, le truc, c’est le rock. C’est vraiment mort, quoi. Aujourd’hui, c’est le hip-hop  qui a pris le dessus…

K-RPM ! : Le truc de jeunes (rires)

Stavros : Malheureusement, le rock, ça devrait être une musique de jeunes. Parce que c’est une énergie. C’est une énergie jeune, ce n’est pas une énergie vieille. C’est pour tout âge. C’est pour des gens qui aiment la musique, qui ont des émotions.

K-RPM ! : Tu vois le groupe Last Train ? Pour moi, ça, c’est le summum du rock de ces dix dernières années.

Stavros : En France. Parce qu’ailleurs, les gens ne connaissent pas, en fait. C’est ça, le truc. Mais des groupes comme ça, effectivement, il n’y en a pas beaucoup. C’est dommage. En fait, en France, je demandais au promoteur avec qui on travaille, quels sont les autres groupes de rock qui tournent. Il n’a pas pu m’en citer beaucoup. Last Train. Après, dans le psyché, un peu Mars Red Sky, Slift… et puis, ça s’arrête là. Mais on a fait ce même jeu à citer les groupes de rock dans différents pays, en Allemagne, on a pu citer Kadavar et trois autres groupes. Un peu partout, la même chose. Donc, ce n’est pas qu’il n’y en a pas. C’est que les gens n’écoutent plus et donc, ils ne peuvent plus être connus.

K-RPM ! : On s’était quitté il y a deux ans, on parlait de Creative Rock. Et on est finalement sur cet album qui est dans la continuité, voire dans la discontinuité, avec des nouvelles choses comme vous le faites tout le temps. C’est un monde très différent encore du précédent. On est sur quoi comme message ? Parce que ça m’a l’air un peu assez ambivalent. On est « dead inside » et en même temps, la mélodie est plutôt entrainante…

Stavros : Non au contraire, elle reste plutôt sombre. Avec des notes bleues. Je dirais que c’est un album plus sombre que ce qu’on a fait avant. Le précédent, Dreaming in Dystopia, était plus un album de lumière, je trouve. Malgré tout, au niveau des paroles, c’était post-Covid. Donc, il y avait une sorte de soumission au destin. Mais il y avait la musique qui allait chercher la lumière. Et les thèmes du nouvel album sont plus proches. Un des sujets principaux, c’est la mort clairement, Dead Inside, et ces morceaux-là.

K-RPM ! : Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’as pas le moral ?

Stavros : Non, non, non. Parce que la musique… tu vois le nom du groupe Dirty Sound Magnet, Dirty, sale. C’est pour laver. La musique peut permettre de laver toute la saleté qu’on porte. C’est-à-dire tous les mauvais sentiments, toutes les mauvaises choses. Toutes les craintes, les anxiétés. La musique, c’est comme une rivière. Quand tu vas dans une rivière, même si c’était hyper sale, quand tu sors de la rivière, tu es propre. Et l’eau qui coule dans la rivière est infinie, il y a toujours une nouvelle eau. Tu es tout le temps renouvelé, rafraîchi. Du coup, on voit la musique un peu comme ça. Donc, ça veut dire que même s’il y a des pensées sombres ou, en l’occurrence pour cet album, des choses personnelles un peu gravissimes qui se sont passées, la musique permet de tout laver. Et du coup, même si les thèmes abordés sont plus graves, ça permet de tout évacuer. En fait, personnellement, même si cet album est sombre, je suis hyper content, hyper chill, plus content que jamais. Très heureux, content sur scène, content dans la vie, content de faire de la musique avec mes amis…

« La musique peut permettre de laver toute la saleté qu’on porte (…). Toutes les craintes, les anxiétés. »

K-RPM ! : Et en même temps, je vous trouvais sur l’album, plus, je ne sais pas si détendus, c’est le bon terme. Mais en tout cas, plus posés, plus affirmés peut-être.

Stavros : Je crois qu’on est en train d’être plus à l’aise, en fait. On est en train de… On reste des… Disons qu’on vient d’un pays où il n’y a pas la musique. On a dû se construire nous-mêmes. On a beaucoup écouté de musique anglophone, on va dire, de musique mondiale. Mais la culture d’oser créer, elle ne nous est pas inculquée naturellement en Suisse. Donc en fait, c’est quelque chose qu’on a dû développer et affirmer. Puis en fait, d’un côté, c’est quelque chose qui nous a pris du temps, mais en même temps, c’est ce qui nous a permis de créer ce Creative Rock. Parce que du coup, on était isolés du monde extérieur. Et en fait, les seuls professeurs, les seules personnes qui nous corrigeaient, c’est nous-mêmes. Il n’y a pas toute une industrie derrière qui a pu nous épauler. Même pour un groupe français, il va y avoir des tournées, il y a des choses qui se passent, des salles. Un exemple simple, c’est que nous, on n’a pas vraiment de médias en Suisse. Donc en fait, un groupe allemand, il va au moins pouvoir devenir gros en Allemagne et ensuite, après, se développer en Europe. La même chose pour un groupe français, parce qu’ils ont des médias locaux qui sont puissants et qui vont pouvoir les soutenir. Nous, on n’a pas ça, on sera des étrangers un peu partout. Donc en fait, on crée d’une manière différente, on crée notre public, pas avec des médias, mais plutôt en les gagnant un par un, on a commencé comme ça, 5 personnes là, 3 personnes là, 5 personnes là, en tournant, en tournant, en tournant. C’est pour ça qu’on a fait beaucoup de route, parce que c’est un groupe dont la notoriété se crée à travers le public et pas à travers le médiatique. Donc on va dire qu’on est un groupe du peuple, d’une certaine manière, par la force des choses. Et je trouve ça cool finalement, même si ça a duré une éternité (rires).

K-RPM ! : C’est peut-être plus long, mais effectivement, c’est plus gratifiant ?

Stavros :  Oui, totalement.

K-RPM ! : La dernière fois, on avait dit que vous étiez assez peu booké en festival. Je vous ai vu l’année dernière au Hellfest. C’était comment ?

Stavros : C’était l’exception, l’exception.

K-RPM ! : Ça vous a plu ?

Stavros : Bah… Non. Non, je veux dire, c’est anecdotique. Non, je veux dire, c’est trop bien de jouer au festival, c’est trop cool, l’expérience festival, mais en fait, nous on consacre deux heures à nos spectacles. Donc raconter notre histoire, c’est comme si Coppola, il sortait Le Parrain…… D’ailleurs, non, bon exemple : Sergio Leone, il a sorti un film qui s’appelle Il était une fois en Amérique, qui est un chef-d’œuvre absolu qui dure 3h40. Et en fait, à sa sortie, il a été cuté pour la version américaine à 2h20. Donc, tu ne comprends rien au film. Donc ce qui est, à mon avis, un des meilleurs films que je connaisse, devient incompréhensible. Du coup, il n’a pas du tout marché, il a floppé. C’est un peu le même sentiment que j’ai avec notre musique, vu qu’on doit raconter une histoire, j’ai l’impression que si tu l’amputes de la moitié de son sens, ben, c’est difficile.

K-RPM ! : Je comprends. Et en même temps, c’est quand même un formidable vecteur, justement, pour rameuter des gens qui ne vous connaissaient pas ?

Stavros : Alors, ça, maintenant, c’est la réalité. Maintenant, c’est notre sentiment sur le plan purement artistique. Donc, pour ce qu’on aurait envie de présenter, la frustration de « oui, mais il faudrait qu’on rejoue ça, ah non, on doit couper ça, couper ça, couper ça ». Mais la réalité, c’est que si on nous dit de jouer dans ces festivals, on y va chaque année, chaque seconde. Parce qu’en fait, c’est vrai que, déjà, c’est une expérience cool et c’est sympa, tu rencontres des gens, tu te connectes. Parce que nous, on a très peu d’occasions de se connecter à d’autres groupes vu qu’on tourne seul. Donc, c’est super cool d’aller à ces festivals. Donc, j’ai envie de dire, super bien pour le groupe, pour la carrière du groupe. C’est super bien pour la visibilité, mais pour ce qu’on aimerait exprimer artistiquement, c’est une autre histoire. Mais en fait, c’est aussi… Alors, je vais le formuler autrement. C’est que je crois que nous ne sommes pas bons à le faire. C’est-à-dire qu’il faut apprendre à envoyer sur 40 minutes. On devient meilleur à le faire. On devient meilleur, mais on n’arrête pas de sélectionner les morceaux qu’on doit mettre. Comme on n’est pas encadré, on fait nous-mêmes, on fait comme bon nous semble. Et en fait, on s’était dit « ce morceau, il irait trop bien » et on se rend compte que le morceau avec lequel on a commencé, il n’allait pas du tout. Donc, voilà, c’est ça, on apprend.

K-RPM ! : Dernière question, c‘est une question que j’aime bien poser à tous les groupes, pourquoi Dirty Sound Magnet ?

Stavros : Je t’ai expliqué avant le Dirty. Alors, Sound, Magnet. OK, « Sound », disons que le « Sound » … Si le « Dirty », c’est la manière de se laver de tout ce qui est négatif pour ressortir de cette rivière pour assainir l’âme, voilà le but de la musique, on va dire, donc le « Sound », c’est le vecteur. C’est le moyen. C’est finalement…

K-RPM ! : La fameuse rivière ?

Stavros : Exactement. Et si on voit la musique comme une religion, c’est le centre, c’est la rivière, c’est ça. Et du coup, la raison pour laquelle on fait ce qu’on fait, c’est qu’on est dédiés au « Sound ». C’est important, c’est pour ça qu’il est central, entre les deux mots. Et « Magnet », l’aimant, c’est ce qui relie les individus, c’est-à-dire entre nous, c’est ce magnétisme qui nous unit et qui nous unit au public. Et du coup, c’est un peu notre vision de la musique. Et maintenant, je te dis ça parce que j’y ai réfléchi. Mais quand on avait 18 ans, ça sonnait juste bien (rires) mais maintenant, j’y ai réfléchi !

K-RPM ! : T’as eu le temps pour finir l’histoire !

Stavros : Mais tu sais pourquoi ? Parce qu’en fait, je ne l’aimais plus. En fait, je me suis dit, attends, je vais la tourner d’une manière où je l’aime. Maintenant, je l’aime beaucoup. Parce que depuis que je le réfléchis comme ça, c’est cool. Tu vois ?

K-RPM ! : En tout cas, vraiment, c’était un super concert. Rien à dire. C’était un chouette moment. Vivement que vous reveniez. Mais alors ouais, on va peut-être devoir trouver une salle plus grande !

Merci à Stavros pour le moment accordé backstage !

Words & photos : Caroline Landré